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Thème : Quels projets structurants pour l'avenir de chaque territoire ?

LA SANTE AUX ANTILLES : INEQUITES ET SPECIFICITES

LA SANTE AUX ANTILLES : INEQUITES ET SPECIFICITES
Cercle Philosophique et Culturel « La Parfaite Egalité »

Les indices de santé sont toujours pris comme indicateurs du développement d’une société, et révélateurs du lien social existant à un moment donné.
Aux Antilles françaises, ces indices sont rassurants si on les compare à ceux de nos voisins de la Caraïbe, dépourvus de moyens en personnels et en structures. Mais ces indices restent particulièrement faibles en comparaison avec ceux en vigueur dans l’hexagone. En fait il existe aux Antilles des spécificités souvent méconnues, et donc peu prises en compte, alors qu’on doit y faire face à des contraintes, des retards et des risques liés à leur contexte géographique, économique et social particulier. Or la santé, c’est non seulement les maladies à soigner, mais aussi les modes de vie à améliorer, et donc les conditions sociales à faire progresser.

I Quelle est la situation sanitaire de notre territoire ?

I – 1 l’offre de soins

Dans la majorité des domaines, la Guadeloupe affiche un taux d’encadrement inférieur à celui de la métropole, les trois départements Français d’Amérique étant les bons derniers de tout le territoire national : 30% de moins de médecins généralistes, de spécialistes, et de kinésithérapeutes. Et les prévisions prévoient encore une baisse de 10% d’ici à 2030… Certaines spécialités sont particulièrement touchées, 2 fois moins de dentistes, 2 fois moins de psychiatres, pénurie de radiologues, etc. Seule, la densité d’infirmiers libéraux y est de 40% supérieure à la moyenne hexagonale. L’exercice libéral y est prépondérant, sauf pour les médecins spécialistes, qui, eux, sont plus nombreux dans le secteur public. La différence de moyenne de revenus entre les praticiens libéraux des Antilles et ceux de l’hexagone est également un facteur à prendre en compte. Il influe certainement sur la faible attractivité que présente notre département pour les nouvelles installations.

La Guadeloupe reste très largement sous équipée en structures d’hébergement pour personnes âgées : 15 unités pour 1000 habitants contre 127 pour la moyenne nationale.
Mais on constate un niveau supérieur des services de soins à domicile, reflet d’une politique volontariste de soutien à domicile des personnes âgées.
La Guadeloupe reste démunie en terme de structures d’accueil pour jeunes handicapés : taux d’équipement 3 fois inférieur à celui de la Martinique. L’ensemble du dispositif médico-social connaît d’importants retards par rapport aux niveaux constatés dans l’hexagone, que ce soit le nombre de places en Etablissements et Services d’Aide par le Travail, foyers de vie ou hébergement ne suffisent pas à répondre aux besoins. Quant au dispositif d’accompagnement des populations spécifiques : adolescents, exclus, usagers de toxiques, etc… il est très réduit.

Ce sous-équipement global est encore majoré par des besoins spécifiques découlant des risques majeurs dans la région. Les risques sismiques et cycloniques imposent en effet de penser le dispositif de soins avec plusieurs pôles capables de fonctionner au profit des populations de proximité même en cas de rupture des voies de communication, voire pour suppléer les autres établissements qui seraient éventuellement eux-mêmes sinistrés. Le respect de ces principes de sécurité rend donc souhaitable une bipolarité adaptée aux risques de catastrophes naturelles : Soufrière pour la Basse Terre, sismique et raz de marée pour la Grande Terre, cycloniques pour les deux. Cette réalité représente une particularité importante dont doit découler une politique structurelle en conséquence qui soutient la nécessité de développement de 2 centres hospitaliers conformes aux normes de sécurité : à Pointe à Pitre et à Basse Terre.
Le rattachement à l’archipel de la Guadeloupe des îles du nord (St Martin et st Barth) et des îles du sud (les Saintes, Marie Galante et la Désirade) constitue un troisième pôle à prendre en considération.

I – 2 les caractéristiques de la population

Nos départements des Antilles présentent aussi des spécificités quant aux pathologies prépondérantes : Les maladies cardiovasculaires et les tumeurs constituent les 2 principales causes de décès, suivies par les maladies endocriniennes et infectieuses. La forte prévalence de certaines pathologies est une donnée marquante de nos territoires : on peut citer le diabète, l’obésité et l’hypertension artérielle, les cancers de la prostate, les infections virales et notamment le SIDA et la dengue, ainsi que certaines maladies génétiques comme la drépanocytose. Par ailleurs l’abus d’alcool et des autres drogues est marqué par la banalisation de l’usage du rhum et du cannabis. Cette constatation nécessite une prise en compte spécifique et une prévention adaptée.

Les effets de ces pathologies sont majorés par les caractéristiques socio-démographiques de la population. Celle-ci, économiquement fragilisée, bénéficie dans une proportion de 40% de la CMU, et nécessite une adaptation spécifique de l’offre de soins et du lien social qui le sous tend.
La Guadeloupe est en effet marquée à la fois par une carence des transports, ce qui gène considérablement l’accessibilité aux structures de soin et par la faiblesse de l’offre de soins libérale (cliniques et médecins, psychologues, paramédicaux) qui tend à orienter la majorité des besoins de santé vers le secteur public et notamment les urgences hospitalières, saturées.

Sur le plan socio –économique les principaux indicateurs témoignent d’un fort taux de chômage (25%), d’un faible niveau de revenus : 1 adulte sur 5 perçoit une allocation d’assistance, 12% des adultes de 18 à 60 ans perçoivent le RMI et l’habitat est fréquemment insalubre (27% de logements sans sanitaires). Cette situation socio – économique explique probablement la fragilisation de la structure familiale (plus de 32% de familles monoparentales) et l’importance de la consommation d’alcool et de drogues, ainsi que les forts taux de criminalité, de violences et d’agressions sexuelles.
Enfin l’urbanisation croissante génère changements de modes de vie menaçant les repères traditionnels et les réseaux de solidarité

L’ensemble des ces caractéristiques explique entre autres les difficultés d’accès aux soins, mais aussi l’engorgement des services d’hospitalisation par des patients inadéquats, en séjours prolongés par défaut d’alternative, ainsi que la péjoration du pronostic des troubles présentés.

II Quelles priorités pour une meilleure santé ?

L’ampleur des inégalités ne doit inciter ni au fatalisme ni à la résignation. Au contraire, c’est une politique volontariste qui doit être décidée et soutenue, notamment en Guadeloupe. La République doit se fixer l’objectif de respecter et assurer le principe d’équité, et agir sur toutes les racines des inégalités. Un rééquilibrage de ses territoires est un devoir moral, et la Guadeloupe est en attente des mesures significatives visant à y renforcer la démographie des médecins et des soignants, ainsi que ses équipements sanitaires et médico-sociaux.

Les déficits constatés tant au niveau des comptes nationaux de la sécurité sociale que des budgets hospitaliers des Antilles limitent sûrement les possibilités de rattrapage des inéquités constatées.
Au-delà de ces contraintes financières, il faut aussi s’interroger sur l’exercice d’un droit imprescriptible, celui du droit à la santé pour tous les citoyens, où qu’ils résident. Il s’agit aussi d’un choix de société, où l’affirmation de nos valeurs républicaines de liberté, d’Egalité et de Solidarité, sont des élément déterminants dans le choix de l’orientation des mesures à prendre.

Liberté –Egalité et Solidarité:

II -1 Renforcer le dispositif de soins

Nous ne serons jamais égaux face à la maladie, mais devons l’être face à l’accès aux soins, quel que soit le contexte social, quel que soit le contexte territorial.
L’équité dans l’accès aux soins, la liberté du choix de son praticien, la liberté d’installation pour les professionnels de santé, et la solidarité vis-à-vis des plus démunis devront être au cœur des réflexions pour susciter des réformes justes et acceptables.

Pour assurer la continuité territoriale, il est impératif d’améliorer la démographie médicale aux Antilles.
Pour cela il faut tout à la fois augmenter le nombre d’étudiants en médecine, mais aussi d’internes de spécialités. Et une fois les médecins formés, les inciter à s’installer en ville ou à l’hôpital, grâce à des mesures d’attractivité. C’est par l’incitation et par la participation qu’un meilleur maillage pourra être assuré. La diversité des professions médicales, et la diversité des problématiques (démographique, conventionnelles, économiques) doivent donc susciter des réflexions, des prises de position et des engagements spécifiques, avec une prise en compte des syndicats représentatifs des différentes professions médicales.

II - 2 assurer une meilleure santé

Mais il ne suffit pas de soigner mieux les maladies grâce à une meilleure offre médicale : il faut aussi tenter d’améliorer le niveau de santé des populations. Une prise en compte de programmes spécifiques de prévention, adaptés à une population fragilisée, surtout face aux addictions (alcool, rhum, crack, ..), et plus largement face à la prévalence des pathologies rencontrées aux Antilles ( Drépanocytose, cancers de la Prostate, diabète, Sida, et maladies cardiovasculaires) semble être un axe prioritaire à mener. Pour cela, il est indispensable de mettre en place des mesures de formation et de prévention adaptées, et notamment développer l’éducation thérapeutique.

Sur le plan medico social, la situation socio-économique des Antilles réclame aussi la prise en compte des besoins des quartiers et des populations les plus en difficultés, incluant une politique de santé urbaine, portant notamment sur la résorption de l’habitat insalubre. La Santé passe par une politique de protection de la famille, de ressources suffisantes attribuées à chacun, ainsi que par l’ouverture des droits sociaux. Sans oublier l’amélioration de la qualité de l’environnement (eau, air, bruit, élimination des déchets).

II – 3 impliquer les citoyens

L’amélioration de la santé en Guadeloupe et la réduction des inégalités qui s’y rattachent passent donc par un engagement des élus de toutes origines : ceux des collectivités territoriales, ceux des caisses d’assurance maladie, ou encore ceux des organismes ou syndicats de professionnels de santé. Mais aussi avec l’implication associations d’usagers et de malades, et des acteurs économiques.

Cela impose des outils adaptés, notamment de concertation : en première intention dans le cadre de la Conférence Régionale de la Santé de Guadeloupe, qui doit vivre et se renforcer avec de vrais moyens. Mais elle ne doit pas être le seul lieu de concertation et d’expression, chaque territoire pertinent de la Guadeloupe devant se doter d’une conférence territoriale : la santé doit aller avec la transparence des processus et des décisions.

La promotion de la santé aura beaucoup plus de chances de porter des fruits grâce à une approche participative mobilisant les représentants de notre société, élus du peuple et des associations d’usagers, responsabilisés et reconnus. Il leur faut sans doute s’imposer comme des acteurs et des co-décideurs, là où on les cantonne encore trop souvent à un rôle de consommateurs de soins. Les fruits de cet engagement, s’attaquant aux racines sociales des problèmes de santé, ne se chiffreront pas seulement en économies tarifaires, mais surtout en gain de qualité et d’espérance de vie.

III pour une démocratie sanitaire

Pour une approche cohérente et efficiente, il apparaît souhaitable d’élaborer un plan de santé en outremer. Un plan global réellement élaboré en concertation avec les acteurs de terrain, intégrant aussi bien la prévention que les soins, le sanitaire et le médico-social, et la prise en compte des pathologies ou des populations spécifiques. Mais rien ne devrait s’envisager sans la participation des citoyens, qui doivent être responsables de leur santé. Car il ne suffit pas de constater que les antillais n’ont pas les mêmes droits à la santé que les autres citoyens de France, et qu’il faut élaborer un plan leur garantissant sécurité et équité. Il ne suffit pas non plus de réclamer plus de moyens pour consommer plus de soins. Il faut surtout s’engager dans la voie d’une maîtrise active de sa santé, et donc permettre à chaque personne de construire et préserver sa santé, quelques soient ses revenus, son niveau socio-culturel, l’île ou le quartier qu’il habite.

Le foisonnement des innovations liées au progrès médical, montre l’exemple d’une capacité à agir et réagir, même en temps de crise, pour améliorer les conditions de vie et de santé. L’objectif d’offrir partout dans le secteur public et privé un niveau de prestation conforme aux standards du système hospitalier français et d’assurer une égalité de chance pour l’accès aux soins, rejoint les principes fondateurs de la République. Il est donc fondamental d’intégrer ces propositions dans un Plan Santé Outre Mer, qui seul sera adapté aux problématiques locales spécifiques.

Au-delà des divers contenus à élaborer, la méthode à employer constitue elle-même un défi à relever. Celui de proposer un mouvement profond associant toutes les forces vives des professionnels de la santé, mais aussi les patients et les familles, les élus, etc. C’est grâce à ce type de mouvement d’appropriation que l’avenir de ce bien précieux qu’est la santé ne sera pas confié exclusivement à des technocrates effectuant leurs choix sur des critères purement économiques, mais reposera aussi sur les choix faits par des citoyens éclairés et actifs, réellement participants. C’est l’enjeu de la défense d’une réelle démocratie sanitaire.